Exposition Charlotte SalomonLa cave du Rideau Rouge accueille à partir du 28 octobre une exposition de reproduction des gouaches de Charlotte Salomon, à l’occasion de la parution aux éditions Le Tripode de la première édition du chef d’oeuvre Vie ? ou Théâtre ?

Charlotte Salomon (1917 -1943) fut la dernière étudiante juive des Beaux-Arts de Berlin. Fin 1938, le danger devient si grand pour elle que sa famille décide de lui faire quitter l’Allemagne. Elle rejoint en décembre ses grands-parents maternels, réfugiés dans la région de Nice depuis déjà plusieurs années.

Le début de la guerre rompt cet équilibre. Le 20 mars 1940, bouleversée par le déclenchement des hostilités et paniquée par la violence nazie qui déferle sur l’Europe, la grand-mère de Charlotte Salomon se défenestre sous les yeux de sa petite-fille. Peu de temps auparavant, son grand-père avait révélé à la jeune femme un terrible secret familial : elle est la dernière d’une lignée maternelle dont tous les membres, depuis trois générations, se suicident. Elle apprend ainsi que sa propre mère – qu’elle croyait morte de la grippe en 1926 – s’est elle aussi jetée dans le vide, ou encore qu’elle doit son prénom à une tante morte noyée avant sa naissance, en 1913.

Charlotte Salomon, isolée dans un pays dont elle ne parle pas la langue, et avec pour unique parent un vieil homme amer qui la rejette, doit faire face à la menace d’une guerre et d’une malédiction familiale qui programment toutes les deux sa mort. À cette situation tragique, elle décide d’apporter une réponse extraordinaire et transcende son destin en mettant en scène son histoire à l’aide de peintures, de textes, de musiques. En moins de deux ans, entre 1940 et 1942, elle peint plus d’un millier de gouaches et en retient 781 qui formeront – avec les feuilles calque sur lesquelles elle écrit simultanément – le roman de sa vie, sa grande œuvre : Vie ? ou Théâtre ?

L’œuvre est réalisée exclusivement à partir des trois couleurs primaires et présente des peintures sur lesquelles se juxtaposent des calques où sont calligraphiés le récit, des dialogues et des annotations musicales. L’ensemble se lit comme un roman graphique virtuose et frappé d’une ironie mordante, un étonnant mélange de tragédie et de comédie. Charlotte Salomon donne un sous-titre à cet ensemble : ein Singespiel, une opérette. Ceux qui ont été proches d’elle deviennent de fait les personnages – leur nom est changé, souvent de façon grotesque – d’une singulière comédie humaine. Le lecteur suit le chemin bouleversant d’une femme qui, consciente des dangers qui pèsent sur elle, interroge le sens de l’existence et la vocation de l’art.

À la fin du mois de septembre 1943, Charlotte Salomon et son compagnon Alexander Nagler sont arrêtés dans une villa de Villefranche-sur-Mer, après une dénonciation. Ils sont déportés à Auschwitz le 7 octobre. Charlotte Salomon – alors enceinte de cinq mois – y est assassinée dès son arrivée, le 10 octobre. Mais les gouaches et les calques de Vie ? ou Théâtre ? sont miraculeusement sauvegardés, d’abord grâce à son médecin, puis à Ottilie Moore, l’amie américaine qui l’avait protégée lors de son séjour en France. L’ensemble est remis en 1947 à son père, Albert Salomon, et à sa belle-mère, Paula Salomon-Lindberg. Le couple a échappé de peu à la déportation et vit désormais à Amsterdam ; il fait envoyer l’œuvre dans sa demeure aux Pays-Bas. Conscients de l’importance de ces peintures, Albert et Paula décident en 1971 de les confier au Jewish Historical Museum d’Amsterdam. C’est à ce musée que l’on doit depuis la préservation d’une œuvre qui reste inclassable, à la croisée de la peinture, de la littérature, de la musique et du document historique.

Cette exposition présente quelques pages de la première édition intégrale de l’œuvre, publiée par les éditions le Tripode

http://www.le-tripode.net/livre/charlotte-salomon/vie-ou-theatre