Bande dessinée en reportage

table bandes dessinées engagéesJoe Sacco, journaliste de formation, ouvre une nouvelle page dans l’histoire de la bande dessinée en publiant en 1993 Palestine (prix de l’American Book Award en 1996), réalisant, en réaction à un traitement médiatique qu’il juge injuste et partisan, un véritable reportage sur le conflit israélo-palestinien sous forme de bande dessinée. Si l’engagement existe à travers la caricature en France dès les années 70 et 80 (dessins de Cabu pour Hara-Kiri et Charlie Hebdo ou Claire Brétecher dans L’Écho des savanes) et dans les thèmes abordés dans les classiques que sont Ici-même de Tardi ou bien dans les aventures de Corto Maltesse, c’est à partir des années 90 que paraissent des bande dessinée de type reportage sur des sujets de société, qu’ils soient historiques, politiques, économiques, écologiques, philosophiques ou sociologiques, mettant à la disposition du lecteur les moyens qui lui sont propres, dont évidemment le rapport entre le texte et l’image et la mise en scène de l’auteur au centre du récit.

La subjectivité est assumée, revendiquant la partialité du point de vue contrairement souvent aux médias de masse, laissant au lecteur la possibilité de se positionner et de trouver sa liberté d’opinion au sein du récit. « Raconter c’est cadrer. Cadrer c’est éluder. Éluder c’est mentir. L’objectivité est un leurre » (Étienne Davodeau). La BD de reportage a trouvé ainsi ses lettres de noblesses avec les succès de Persepolis de Marjane Satrapi (L’Association)et du Photographe de Emmanuel Guibert et Didier Lefèvre (Dupuis).

La bande dessinée offre aussi au sujet choisi sa propre temporalité (également celle du livre) qui n’est ni immédiate ni contrainte à la rapidité. Elle se donne ainsi le temps de rendre compte à sa manière de situations oubliées, la guerre du Caucase par exemple dans Les Cahiers russes de Igort (Futuropolis), ou nécessitant un regard plus approfondi et réflexif. Saison brune de Philippe Squarzoni (Delcourt) qui décortique la question du changement climatique, fruit de cinq années de recherche mêlant analyse scientifique et rencontres avec des spécialistes, en est une parfaite illustration.

La dimension artistique se trouve également au cœur de la démarche de la bande dessinée engagée, la liberté du dessinateur d’occuper l’espace de la page étant entière. L’auteur et l’illustrateur peuvent ainsi choisir de mêler réalité et appropriation personnelle, en incluant des documents d’archives. C’est le cas de Désirée et Alain Frappier dans Le Choix (La Ville brûle) qui choisissent de raconter la bataille pour faire voter la loi sur l’avortement, l’hypocrisie de la société des années 70 et ses conséquences terribles sur la vie des femmes et la solidarité d’un mouvement féministe en pleine lutte pour exister. Lip des héros ordinaires de Damien Vidal et Laurent Galandon (Delcourt) s’inscrit aussi dans ce choix en retraçant le combat des ouvriers de cette grande entreprise d’horlogerie contre la fermeture de leur usine et le pouvoir en place via des formes de résistance nouvelles dont le travail en autogestion. Lip c’est également le parcours touchant d’une ouvrière, Solange, qui apprend progressivement à s’émanciper professionnellement et personnellement.

La question du personnage s’avère une des particularités de la bande dessinée de reportage, s’ancrant ainsi dans le récit d’un destin individuel, permettant l’identification et une appréhension sensible, au sein d’une histoire plus large. Majic-Majid de Majid Bâ et Pierre Fouillet (Sarbacane) dresse ainsi le portrait de Majid Bâ, arrivé en France de Dakar en 2003, et de ses longues années de galère avant d’obtenir des papiers en règle.

C’est donc la bande dessinée de reportage, engagée, dans sa diversité de sujets, de traitements, de points de vue que nous vous proposons de découvrir en avril et mai via une sélection (subjective) d’ouvrages que vous trouverez en vitrine et sur table (bibliographie disponible sur demande) et via une série de rencontres à la librairie :

Prochains rendez-vous

  • samedi 12 avril à 16h30 avec Alain et Désirée Frappier pour Le Choix
  • jeudi 16 avril à 19h30 avec Philippe Squarzoni  pour Saison brune
  • mardi 5 mai à 18h, dans les locaux de Syndex au 22 rue Pajol, avec Laurent Galandon et Damien Vidal, en présence de Charles Piaget, pour Lip
  • jeudi 28 mai à 19h30 avec Majid Ba et Pierre Fouillet pour Majic-Majid